Introduction

Ici on s’honore du titre de citoyen

Lucile Garbagnati

Déléguée du Doubs de Terre des Hommes-France

Ici on s’honore du titre de citoyen proclamaient, pendant la Révolution française, les enseignes des boutiques, affichant ainsi les convictions de leurs propriétaires. Lorsque la Délégation du Doubs de Terre des hommes-France a choisi la citoyenneté comme thème de cette cinquième form’action, en juin 2014, nous étions loin de nous douter qu’il prendrait une telle acuité. Pour nous, il poursuivait la réflexion entamée depuis cinq ans sur les droits économiques, sociaux et culturels. Après avoir en établi la base, nous avons successivement considéré l’éducation, l’émancipation, la migration soit une alternance involontaire entre examens de cas et réflexion d’ensemble. Le thème de la citoyenneté nous est apparu comme une forme d’aboutissement de notre questionnement sur la responsabilité individuelle et/ou collective. Dans cette époque de mondialisation ultra libérale, où se situe notre marge de manœuvre, alors même que l’abstentionnisme gagne du terrain ? Somme suons condamnés à la soumission ? Y-a-t-il une solution ? La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen peut elle nous donner une clé ? Comment l’appliquer ? L’événement inconcevable des attentats de Charlie Hebdo et de la Porte de Vincennes nous a rattrapés. Tout d’un coup, ce qui était latent devenait patent. La fracture économique, sociale, idéologique qui s’était manifestée à plusieurs reprises brisait le silence de la bien-pensance. Le refus de notre société éclatait, on voulait tuer simultanément la liberté de pensée et de s’exprimer avec Charlie Hebdo et celle de de la liberté de culte en massacrant les personnes présentes dans cette épicerie casher d’un quartier populaire. La réaction citoyenne a été massive, mais ensuite ?? Du coup notre thème a pris une gravité plus prégnante. Nous avons senti, nous les bénévoles de Terre de Terre des hommes qui nous échinons à faire, avec ce que nous sommes, de la « sensibilisation » que face à cette révolte profonde, à cette douleur poignante, il fallait persévérer à dire « que le pire n’est pas toujours certain », qu’on dispose d’un outil formidable :les droits, qu’il faut à la fois les connaître et apprendre à s’en servir. Qu’en ce qui nous concerne, nous les gens de Terre des Hommes, nous devions continuer à diffuser ce message, comme l’a exposé Elsa Fèvre dans sa présentation de Terre des Hommes-France.

La form’action 2015

Si dans son déroulement la form’action n’a pas changé, exposés-débats le matin, atelier, restitution l’après midi, si les interventions ont été comme toujours de très grande qualité, l’atmosphère a changé. Tout aussi attentive et amicale, mais empreinte de gravité, ce dont témoignent les échanges d’une rare sincérité où certains ont osé exprimer la peur qui les taraude.

Pour la première fois, la journée s’est déroulée « chez nous » dans notre local. Il y avait des échos entre ce lieu, qui porte le nom de centre Pierre Mendès France, ardent artisan des valeurs de la République et de la citoyenneté et le « chez nous « évoqué par Romain Outcha en parlant des villages dans lesquels œuvre Action Sud, la revendication d’une identité nationale par notre partenaire philippin Philrights. Être « chez soi » et en même temps être ailleurs par la présence des participants et des intervenants, et celle de notre partenaire togolais et la présentation de deux expositions, l’une sur le projet Itiessi au Togo présenté par Romain Outcha, l’autre : Bougie et solidarité, de la classe MMA du lycée Pasteur à l’initiative de leur professeur Madame Courtot. Elle montre à travers dossiers, peintures et papier découpé, la flamme vacillante de la bougie éclairant les ténèbres environnantes. Au-delà de l’intérêt spécifique de l’exposition, elle était le symbole de notre rencontre, la citoyenneté contre la soumission.

Les participants

Quarante neuf participants et six intervenants se sont réunies pour tenter d’appréhender ensemble ce qu’est la citoyenneté aujourd’hui, et si le citoyen a encore un rôle à jouer. Le sujet était porteur car si le nombre de participants (43) reste à peu près le même d’une année sur l’autre, la composition en était nouvelle car un tiers environ était des jeunes, étudiants pour la plupart. « Il faudrait qu’il y ait plus souvent ce genre de manifestation » dit une des réponses au questionnaire de satisfaction, allant contre le lieu commun d’une jeunesse égotiste. Il faut noter qu’au moins trois membres des instances de la démocratie participative, Conseil des Sages et Conseil consultatif des habitants étaient présents. La plupart des personnes venait pour la première fois, seuls les membres de Terre des hommes-France se connaissaient (1/3 environ), mais très vite tous ont été reliés par la parole informée et authentique des intervenants.

La journée a été ouverte par les élus, M. Pierre Magnin-Feysot, vice-président du Conseil Régional de Franche-Comté et Mme Anne-Sophie Andriantavy, conseillère municipale en charge de la démocratie participative, qui n’ont caché ni leur tristesse ni leur sentiment d’impuissance face à la méfiance que leur manifestent leurs concitoyens. Pourtant chacun, chaque institution travaille à un meilleur fonctionnement démocratique en mettant en œuvre, entre autres, des processus de démocratie citoyenne. Universitaires, journaliste, militants, directeur exécutif d’une ONG, tous ont suscité une écoute attentive comme l’a prouvé l’échange qui a succédé. La présentation de Romain Outcha a illustré les propos théoriques des universitaires et apporté un optimisme fondé sur les réussites du programme, si ce n’est pas la première fois que la Délégation reçoit un partenaire, c’est la première qu’il intervient dans une form’action. Il a montré que le travail qu’il mène au Togo a son pendant, ici, en France, et que les problèmes dépassent amplement les frontières. De

même la conviction du Maire de Franois et de la syndicaliste Brigitte Sourrouille dans leur lutte anti-TAFTA ont emporté la conviction des auditeurs. David Eloy, rédacteur en chef d’Altermondes, média citoyen, n’a pas hésité à rappeler les responsabilités spécifiques et des élus et des médias au sein de la démocratie. Les ateliers de l’après midi n’ont pas pour objectif d’apporter une technique, la durée en est trop courte, mais d’apporter quelques éléments pour une mise en pratique : comment aborder un média pour avoir quelque chance d’être entendu, comment le théâtre-forum apporte une autre forme de communication.

Qu’est ce que la citoyenneté :

Madame Bonnamy a dressé un parcours de la citoyenneté. Née avec la démocratie grecque au Veme siècle avant Jésus Christ, cette notion n’a cessé d’évoluer comme en témoigne le vocabulaire français : politique, d’étymologie grecque, citoyen d’étymologie latine. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, l’a formalisée dans son intention universaliste. Elle est fondée sur des valeurs : liberté, égalité, fraternité. Elle définit ce qu’est un citoyen, quels en sont les droits et les devoirs. Elle relève de l’appartenance à une nation, comme en témoigne avec insistance Philrights, le partenaire philippin de Terre des Hommes-France. Toutefois, elle n’est pas restrictive puisqu’il est possible d’avoir plusieurs nationalités comme la plupart des habitants de l’Union européenne citoyens de leur pays de naissance et citoyens européen, et il y a des militants pour une citoyenneté mondiale. « La citoyenneté n’est pas seulement un principe de légitimité politique », mais un « espace public commun qui transcende les divisions et les inégalités » constitué de trois éléments : le civisme ou le respect de la loi, la civilité ou le respect de l’autre, la solidarité qui induisent la confiance entre les citoyens. Si l’une vient à manquer ou s’affaiblit par trop, c’est l’ensemble qui en pâtit, la confiance devient défiance, voire désespoir.

Romain Outcha présente le projet Itiessi qui consiste à faire connaître leurs droits aux citoyens pour qu’ils puissent sortir de leur passivité et revendiquer auprès des autorités la protection que leur assure la loi.

Les militants de Stop TAFTA démontrent que les multinationales enfreignent la loi et qu’il y a urgence à les dénoncer. Dans les deux cas, le non respect de la Loi provoque abattement ou colère, distord l’espace public commun, remet en question les valeurs fondamentales.

Tzuk Kim Pop, notre partenaire guatémaltèque martèle que la citoyenneté est d’abord et avant out un acte politique.

Didier Agbodjan insiste sur la dimension culturelle de la citoyenneté qui cimente une communauté. Si l’être humain est un « animal politique », c’est à dire un être qui doit vivre avec les autres, il convient de mettre en place les règles qui permettent de vivre ensemble et de les observer. Le faible doit être protégé contre la rapacité du plus fort, ce qui exige une éthique. La citoyenneté c’est la responsabilité de chacun à l’égard de tous, et de tous à l’égard de chacun, qui doit assurer sa juste place dans la société. Ainsi, les élus et les médias ont une responsabilité spéciale, comme l’ont montré les ateliers média et théâtre forum. Il est nécessaire de la transmettre par l’éducation pour que chaque individu se sente membre de la Cité commune défendant les mêmes valeurs, ce qui implique pour chacun une éthique du respect de la personne et de la loi qui doit être enseignée et transmise. Or, force est de constater que ceux qui devraient la protéger la transgresse, comme le montrent les négociations secrètes du TAFTA entre multinationales et États.

La peur de l’avenir

Les échanges ont été remarquables de sincérité et de gravité. Ils ont exprimé la peur et le sentiment d’impuissance. Peur d’une habitante d’un quartier populaire, peur de ne plus être protégée contre les agressions quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent, peur de participer à des instances municipales par crainte de voir ses enfants molestés, peur d’une mère de famille de voir sa fille embrigadée dans le Djihadisme, angoisse pour une jeunesse en déroute. L’assemblée recevait silencieusement ces paroles vraies, partageant ces expériences qui pouvaient être les siennes. Que répondre ? Par des mesures institutionnelles, comme tentent de le faire les politiques, par un tissage du tissu social comme le rappelle R. Outcha en citant la solidarité africaine, en s’investissant dans un projet politique comme le proclame TZU Kim Pop, en redonnant un « rêve » à la société. Mais, rappelle David Éloy, notre époque a connu la dissolution de toutes les certitudes, même religieuses, et chacun doit trouver sa voie dans une société en recherche de boussole.

La boussole des Droits de l’Homme
et du Citoyen

Laïque, à vocation universelle tout en respectant les particularités de chacun, cette boussole pourrait bien être les Droits de l’Homme et du Citoyen dans un monde où chacun peut trouver sa place à condition de vouloir assumer sa responsabilité. La loi nous en donne les possibilités, à nous de la faire appliquer. Le projet Itiessi, le mouvement anti-TAFTA, les actions menées par nos partenaires philippins et guatémaltèque nous montrent comment passer de la passivité douloureux à l’action stimulante. Au moment où on parle de guerre économique, de guerre idéologique pour ne pas dire « guerre de religion » la citoyenneté nous appellent à lutter pour un espace partagé planétaire où la loi soit observée et appliquée.

« Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les Membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous ».

Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
26 août 1789

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